|
La Roténone
: données nouvelles et réflexions
Dr. Bernard
Mauchamp
Unité
Nationale Séricicole, INRA, 25 quai J.-J. Rousseau, 69350 La
Mulatière
La Roténone
est une molécule d'origine végétale dont les
propriétés insecticides ont été reconnues
depuis fort longtemps. Elle a été utilisée
sporadiquement bien que presque abandonnée lors de
l'apparition des insecticides de synthèse à cause de sa
faible activité.
Le mode d'action
de la Roténone est bien connu et a fait l'objet de plusieurs
publications de synthèse (Corbett et al.-1984). La Roténone
agit au niveau des mécanismes de la respiration cellulaire du
mitochondriome. Elle se lie à la NADH-déhydrogénase
[Note de Béa : une enzyme] en bloquant le complexe 1 (1) de la
chaîne respiratoire; elle peut avoir d'autres interactions
faibles sur les autres complexes de la chaîne respiratoire. Les
symptômes de toxicité aiguë chez les insectes sont
la réduction de la fréquence des contractions des
ampoules pulsatiles du vaisseau dorsal, le ralentissement des
mouvements respiratoires et la réduction de la consommation
d'oxygène.
D'autres cibles
sont décrites; Marshall et Hinnes (1978) signalent que la
Roténone peut agir sur les mécanismes d'assemblage des
microtubules en particulier lors de la division cellulaire.
Chez l'homme, la
Roténone a été considérée comme
non toxique, au point de ne pas faire l'objet d'un classement
toxicologique. Suite à cet état des connaissances
concernant la toxicité aiguë de la Roténone, les
partisans de l'agriculture biologique, farouches pourfendeurs de
l'utilisation des molécules insecticides de synthèse,
ont remis à l'ordre du jour l'emploi de la Roténone
comme insecticide. En agriculture biologique, seules 3 molécules,
toutes d'origine végétale, sont autorisées : la
Roténone, le Pyrèthre et la Nicotine. Dans les faits,
la Roténone est pratiquement la seule à être
utilisée.
Or, très
récemment, des données nouvelles sur le mode d'action
sont disponibles pouvant remettre en cause l'emploi de cette
molécule.
Des équipes
de recherches (USA) travaillant sur les mécanismes de
développement de la maladie de Parkinson, ont montré
qu'il peut y avoir un lien entre cette maladie et la Roténone.
La maladie de Pakinson est une maladie neurodégénérative
résultant d'un dysfonctionnement du complexe 1 de la chaîne
respiratoire. Des administrations à faibles doses chez le rat
de Roténone induisent les symptômes de la maladie de
Parkinson (Betarbet et al. 2000, Giasson & Lee 2000). Déjà
Harley et al. (1994) avaient montré qu'à fortes doses,
la Roténone provoque la nécrose cellulaire, alors qu'à
faibles doses, elle induit l'apoptose (2).
Les auteurs
mentionnent qu'un déficit partiel du fonctionnement du
complexe 1 suffit pour induire les symptômes comportementaux,
anatomiques, neurochimiques ou neuropathologique de la maladie de
Parkinson. Le fait que la Roténone, interférant sur le
complexe 1 dans toutes les cellules et en particulier du cerveau,
induise une neurodégénérescence sélective
du complexe dopaminergique (3), corps noir/corps strié, laisse
à penser que cette population de neurones est particulièrement
sensible à une déficience du complexe 1. Cette
altération du complexe 1 s'accompagne de dommages résultant
de réactions hyperoxydatives initiées par une
libération de cytochromes c par les mitochondries dans le
cytoplasme. Ces réactions se manifestent par l'accumulation
d'inclusions cytoplasmiques dans les neurones du corps noir suite à
une agrégation d'a-synucléine. Il s'ensuit l'apparition
de zones nécrotiques caractéristiques des maladies
neurodégénératives (corps de Lewy).
Doit-on s'alarmer
de cette donnée nouvelle ? Ma réponse est oui car nous
sommes devant un cas de toxicité chronique à long
terme. Les expositions successives à de faibles concentrations
de Roténone produisent des dysfonctionnements cumulés
dans le temps de l'activité cellulaire entraînant la
dégénérescence spécifique de certaines
cellules nerveuses. Les symptômes ne vont apparaître que
lorsque ce cumul dépasse un certain seuil. Le phénomène
est alors irréversible. La situation est d'autant plus
préoccupante que, compte tenu de son statut actuel, la
Roténone est de plus en plus utilisée dans des
conditions incontrôlées qui doivent totalement être
revues.
La Roténone
est utilisée surtout en agriculture biologique; compte tenu de
son activité, elle est préconisée d'application
tous les trois ou quatre jours et ce jusqu'au moment de la récolte
voire même de la consommation. Dans le cas de la vigne, pour
lutter contre la cicadelle Scaphoideus titanus, vectrice de la
flavescence dorée, il faut jusqu'à 5 traitement par
génération. Une protection totale du vignoble nécessite
des traitements pendant toute la période de présence de
la cicadelle.
La Roténone
est déclarée non toxique pour les abeilles; l'absence
de législation concernant son utilisation en apiculture fait
que les apiculteurs voulant faire du miel avec appellation
biologique, commencent à l'utiliser pour lutter contre la
Varroa. Une fois la Roténone introduite dans la ruche, sa
stabilité est fortement accrue. L'emploi exclusif de cette
matière active et la fréquence des traitements, font
que toutes les conditions sont rassemblées pour générer
des formes d'insectes résistantes à la Roténone.
D'autre part la
Roténone n'est pas spécifique donc élimine
parallèlement tous les insectes utiles présents sur la
culture aux périodes de traitements, tels que coccinelles,
larves de syrphes, punaises ainsi que les acariens etc.
Un comble pour
des praticiens de l'agriculture biologique !
Les perspectives
d'applications sont également préoccupantes : bombes
aérosols pour lutter contre les insectes et acariens des
maisons, jardins d'amateurs, spécialités
pharmaceutiques et vétérinaires à vocation
anti-ectoparasitaire et anti-endoparasitaire [Note de Béa :
Ectoparasite = parasite externe tel que poux, puce, tique.
Endoparasite = parasite interne tel qu'un vers], ce qui signifie que
la matière active est additionnée à la boisson
des animaux ou de l'homme, et enfin usage aquacole pour la gestion
piscicole des bassins d'élevage.
Suite à
l'apport de ces connaissances nouvelles sur la maladie de Parkinson,
il est urgent de réviser les positions actuellement en vigueur
vis à vis de la Roténone. Bien que cette molécule
soit d'origine végétale, elle n'en est pas moins une
molécule chimique avec une certaine toxicité et doit
répondre aux mêmes exigences que les molécules de
synthèse.
Pour cela :
1- La Roténone
doit faire l'objet d'une classification toxicologique prenant en
compte ce nouveau type de toxicité (il en est de même
pour les autres pesticides agissant sur le complexe 1).
2- Les conditions
d'application doivent être alignées sur celles des
insecticides de synthèse telles que des dates limites
d'application avant récolte et définition de limites de
résidus de la matière active et de ses métabolites.
3- Limitations
des applications, en particulier les applications pharmaceutiques et
vétérinaires pour lutter contre les endoparasites.
4- Informer par
inscription sur les conditionnements pour jardiniers amateurs des
risques et donner les précautions indispensables à
prendre.
A ce travail
surtout de législation, des recherches doivent être
entreprises concernant les analyses de résidus dans des
produits biologiques (légumes, fruits vins miels ...) ou les
incidences sur l'entomofaune, auxiliaire et abeilles.
Références
Consultables dans
"Dionée" N° 54 de juin 2004.
|